Des sens saturés de non-sens !

Il n’est aucune expérience qui s’oppose au cheminement spirituel. La joie est un merveilleux sentier vers le divin, mais la souffrance aussi. Découvrir sa vérité intérieure est une réalisation, se perdre est parfois un raccourci vers soi-même. Si la rigueur d’une morale ou d’une discipline a son utilité, se découvrir incapable de vivre selon ce que l’on sait juste est aussi une opportunité. Réussir brillamment est une voie, échouer lamentablement en est une autre. La sainteté est admirable, mais le crime, à la faveur du repentir, est parfois le chemin qui y mène. Pour un être en chemin, toute expérience est matière. À une condition, toutefois : que l’on vive avec intensité. Car le seul véritable obstacle à l’accomplissement humain, c’est précisément le refus de vivre des expériences. Celui-ci a pour nom tiédeur.

Qu’est-ce qu’une expérience ? L’irruption du nouveau dans ma vie. Chaque rencontre, chaque événement, chaque instant m’offrent une nouveauté radicale qui m’invite à mourir à tout ce que je fus pour naître à ce que je ne sais pas. Vivre vraiment, c’est mourir et renaître sans cesse, avec l’intensité de souffrance et d’émerveillement qui accompagne nécessairement cet incessant renouvellement de soi-même et du monde. Accepter celui-ci sans chercher à figer, à posséder, à contrôler, telle est la condition pour aimer et pour créer. Car celui qui aime n’aime rien tant qu’être surpris par l’aimé ; celui qui crée, être surpris par ce qu’il crée.

Le tiède, lui, ne veut que ce qu’il attend. Refusant de mourir, il se prive de naître à lui-même. Pour souffrir aussi peu que possible, il se dispense de vivre. Il ne crée pas, il imite et répète. Il n’aime pas, car d’autrui il ne désire que ce qu’il sait, ce qui se répète et le rassure. Parce qu’il n’est en quête que de sécurité, sa passion est le prévisible, son obsession le déjà vu. Ne sachant ni donner sa confiance ni s’abandonner, il combat tout ce qui échappe à sa mainmise. Ainsi la tiédeur est-elle violence contre la vie, en soi et en autrui. Le tiède est en guerre contre lui-même, contre le surgissement incessant des sensations qui constitue sa vie charnelle et sur laquelle il rêve secrètement d’exercer un contrôle absolu. Mais le tiède refuse aussi l’altérité d’autrui qui l’effraie, comme tout ce qui lui échappe. Il a besoin de stratégies pour le réduire au rang de moyen et exercer sur lui un pouvoir.

La tiédeur est un refus d’éprouver poussé si loin qu’il refuse même de s’éprouver lui-même. Le non à la vie se dissout ainsi dans une morne absence de tout rapport à la vie, qui réduit celle-ci à la mécanique sans conscience de la pulsion.

À l’anesthésie, le tiède sacrifie sa liberté ; il se fait donc la proie de toutes les manipulations. C’est pourquoi la société hypermarchande érige aujourd’hui la tiédeur en modèle. Le système économique tout entier repose sur la mondialisation d’un type humain, le consommateur, dont le seul horizon est de se soulager de vivre en cédant compulsivement aux attraits d’un étal virtuel de marchandises qui, sans cesse, lui inventent des besoins en prétendant les satisfaire. La culture postmoderne tend vers une destruction spirituelle de l’humain par dépérissement progressif de l’intensité vitale. Elle nous formate insidieusement en saturant nos sens d’un non-sens qui n’a d’autre propos que de nous détourner de notre intériorité. C’est d’abord en soi-même qu’il s’agit de la combattre.

Un être en chemin doit aussi vaincre en lui-même son époque.

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